Une réforme d’une audace administrative rare vient de s’abattre, tel un décret de salut public, sur le paisible théâtre des rues piétonnes annemassiennes. Enfin, la civilisation reprend ses droits. Enfin, l’ordre municipal terrasse l’hydre moderne, cette bête à roues, à guidon, à batterie, à sonnette, à pédales, à roulettes, qui menaçait jusqu’ici l’équilibre fragile de la République piétonne.
C’en est donc fini de ces trottinettes maléfiques, surgissant comme des moustiques électriques entre deux terrasses désertées, frôlant les badauds, terrorisant les cabas, multipliant les cols du fémur chez les anciens avec la générosité d’une sulfateuse sur un tracteur. C’en est fini également de ces vélos insurgés, ces bolides anarchistes lancés à trois kilomètres heure, ces machines de guerre montées par des criminels du pédalier, qui osaient encore troubler la majesté du pavé municipal.
Désormais, l’ordre règne. Il est interdit de circuler à vélo, en voiture, en trottinette, en patins à roulettes, en autobus, à cheval, en char à voile, en draisienne, en brouette, en automitrailleuse, en dromadaire surtout, et probablement bientôt en pensée mobile, dans les rues piétonnes. Le piéton lui-même est toléré, à condition de ne pas prendre trop d’assurance. Sa vitesse, naturellement, ne devra pas excéder 40 km/h, seuil au-delà duquel il serait immédiatement suspecté de vouloir se transformer en véhicule.
La ville est enfin pacifiée. Ce sera plus calme. Très calme. On pourra entendre le doux silence des vitrines fermées, le murmure des baux commerciaux résiliés, le souffle discret des commerces disparus. Déjà qu’il ne restait plus grand-chose à troubler, il fallait encore éliminer le dernier risque : celui qu’un être vivant traverse le centre-ville autrement qu’au pas funèbre.
Annemasse entre ainsi dans une ère nouvelle : celle de la rue piétonne sans vélos, sans trottinettes, sans clients, sans bruit, sans danger, sans surprise, et bientôt peut-être, sans piétons. Le nirvana urbain commence. Il aura simplement pris la forme d’un règlement de circulation.
C’est très simple : faites comme à Annemasse et le résultat sera assuré. Ce n’est pas Thonon qui démentira.





On apprend que ses œuvres graphiques à deux balles, que chacun peut produire en dix secondes, sont clouées aux murs, et réservées à l’admiration des foules. Enfin, la foule est surtout celle des enfants des écoles qui sont obligés de visiter ce lieu.




Il ne fallait surtout pas que le « marché » puisse décider de cet espace. Quelle horreur ! Vous imaginez, des socialo-communistes, façon pastèque, qui accepteraient que dans cette matière qui relève du pouvoir, de leur pouvoir, l’infâme marché puisse s’exprimer. Non, il fallait que dans la logique stalinienne, l’organe central, le Politburo local en décide. Alors l’invention s’est donnée libre cours. Un architecte génial, génial parce que surtout il disait de lui qu’il était génial, a proposé au conseil municipal des bâtiments aux façades verdoyantes, débordant de plantes et de fleurs. Et ça a marché. Les élus, bouche bée, ont voté son projet, le projet du promoteur retenu pour la ZAC.
Puis est venue la gueule de bois du lendemain qui devait chanter éternellement, mais déchante cruellement. Pas une plante. Des façades tristes, qui se dégradent. Une zone.Toute la question est de savoir si les élus, leurs « services », remplis de bureaucrates, font mieux que les intiatives privées. Que se serait-il passé si l’espace de Chablais Parc avait été laissé à l’initiative de ses propriétaires ? Petit à petit, au rythme où s’édifient les villes, les vides se seraient comblés. Naturellement.